“Du danger pour l’Europe de la stratégie nucléaire des États-Unis et de l’OTAN”

Dans une tribune que nous publions, le Cercle de Réflexion Interarmées réclame une redéfinition des rapports de la France avec les Etats-Unis.

Prisonniere de la tutelle américaine exercée par le biais de l’OTAN, l’Europe ne voit pas le danger d’une nouvelle guerre froide à laquelle conduit l’attitude belliqueuse des États-Unis à l’égard de la Fédération de Russie et qui pourrait déboucher sur un conflit nucléaire. Pour bien mesurer ce danger, il convient d’analyser : 1) La stratégie d’emploi des armes nucléaires américaines, notamment à la lumière des récentes évolutions doctrinales US. 2) Les effets du déploiement des systèmes anti-missiles balistiques US et OTAN en Europe. Sans refaire un historique exhaustif de l’histoire de la dissuasion des USA, il semble intéressant de situer ses tournants majeurs dont le revirement d’aujourd’hui a surtout des raisons de nous alarmer.

Après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, la course aux armements nucléaires a marqué profondément la guerre froide. Les arsenaux stratégiques – bombardiers, missiles – capitaliseront chacun de 35 à 45000 charges d’une énergie potentiellement sans limite grâce à la fusion thermonucléaire. En Europe, plus de 6500 armes nucléaires de théâtre seront déployées. Percevant, l’un et l’autre, leur marche vers une inexorable destruction simultanée, USA et Russie vont enchaîner rencontres, confrontations, marchandages et traités (TNP en 1972, ABM en 1975, SALT1 1971, SALT 2 1979, INF 1987, START1 1991, START 2 1993, New START 2010 – qui doit d’ailleurs être renouvelé en 2021).

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En 1987 le traité INF bannissait les armes nucléaires du théâtre européen. L’Europe ne devait plus craindre «la bataille nucléaire de l’avant » au milieu de ses 114 habitants au km² (moyenne UE) , avec 3 minutes de préavis. En 2010, le plafond des arsenaux centraux stratégiques USA et Russie était tombé d’environ 40000 charges à 1500, ce dernier but n’étant d’ailleurs pas encore atteint. Mais le refus annoncé du Président D. Trump de pérenniser cet objectif en 2021 et la dénonciation en 2019 du traité INF laisse craindre une nouvelle ère de tensions sinon une nouvelle course aux armements nucléaires.

La doctrine US -OTAN aujourd’hui : un concept qui marque un retour à la guerre froide
En novembre 2019, Janis Garisons, Secrétaire d’État, au ministère letton de la Défense, alerte sur la menace d’une blitzkrieg russe sur les États baltes avec des armes nucléaires de théâtre de faible énergie rendant une riposte nucléaire OTAN ou US impossible. Coïncidence, au même moment le Pentagone annonce le déploiement du SNLE « USS TENESSEE » avec une dotation de missiles MSBS à charges de faible énergie (1), et une séquence nucléaire (papier) apparaît dans l’exercice de l’OTAN « Defender 2020».

Autre concordance, en juin 2019, l’état-major US publie (par erreur ?) un document intitulé Joint Publications « Nuclear Operations » référencé JP-3-72. Le concept d’emploi de l’arme nucléaire de théâtre ou tactique y est présenté sans ambiguïté puisqu’il précise : “Integration of nuclear weapons employment with conventional and special operations forces is essential to the success of any mission or operation”. En clair, il y est affirmé que le nucléaire peut s’utiliser comme n’importe quelle munition dès lors que la cible est militaire et qu’obtenir la victoire l’impose ; les USA renouent avec la vision d’Eisenhower de 1955 ou celle de GW Bush pour détruire les Talibans en Afghanistan.

Le Président Trump a d’ailleurs fait procéder aux essais d’un nouveau missile Tomahawk, d’un ATACMS (missile tactique) et d’un tout nouveau missile de précision PSrM à charge nucléaire ou conventionnelle, dans la gamme de portée de 0 à 500 kms.

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Cette évolution doctrinale vers l’intégration du combat nucléaire à toutes les étapes de la bataille transparaissait déjà dans le glissement des thèmes des exercices annuels de l’OTAN d’évaluation et de qualification opérationnelles de forces c’est-à-dire : Force de réaction de l’OTAN (NRF), Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation (VJTF), et les états-majors associés, AJFC de Brunssum au Pays Bas.

Ainsi naissent les exercices « Steadfast Jazz » en 2013 ou « Trident Juncture » en 2015. « Trident Juncture » – le plus grand – est joué par plus de 30 000 h des unités terre -air-mer- forces spéciales- de tous les membres de l’Otan, sous le regard des observateurs de 12 organisations internationales ; le thème était la réaction à une menace venue du Sud. Il fut donc joué en Espagne, Italie, et Portugal.

Ces exercices de synthèse devaient s’inscrire dans « l’Initiative d’Interconnexion des Forces (CFI) », comme en étaient convenu les Ministres de la Défense des pays de l’OTAN à Newport au Pays de Galles, au sommet de l’OTAN les 4-5/09/2014, afin de mettre en place un concept plus large d’entraînements et d’exercices jusqu’à l’horizon 2020.

La dérive apparaît dès 2016. En effet, dans l’exercice « Anaconda», «l’union des rouges » envoie ses « petits hommes verts » envahir l’union de pays bleus – Pologne + pays Baltes. La métaphore ne trompe personne. De même lorsque l’exercice 2018, sur le même scénario, s’est appelé « Saber Strike » : ceux qui ont connu la guerre des Euromissiles savent que « Saber » était le nom de code OTAN du SS 20 Soviétique.

Enfin et surtout, le plan de manœuvre de l’exercice « Defender 2020 », dont le déroulement prévu entre janvier et juin 2020 est perturbé par la pandémie du coronavirus, donne un éclairage cru sur la vision militaire des Etats-Unis. Singulièrement alarmant pour l’Europe, le concept de frappe nucléaire tactique de théâtre y est scénarisé et mis en œuvre contre l’envahisseur de la Pologne et des États Baltes qui n’est plus désigné par un pseudonyme « Union des rouges » mais par son vrai nom : la Russie.

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Les exercices annuels de l’Otan sur la frontière orientale de l’Europe, de la Baltique à la Mer Noire, les thèmes tactiques joués en 2016, 17, 18 et l’idée de manœuvre de l’exercice « Defender 2020 », montrent que pour les Etats-Unis et l’OTAN, l’ennemi est toujours et plus que jamais le russe (2)

En 1987, avec le traité INF, l’Europe ne pouvait que se féliciter de ces mesures de réduction des armements nucléaires, qui éloignaient pour elle le spectre de servir de champ de bataille nucléaire. De même la Russie, dans sa difficile situation économique post-soviétique, trouvait là un intérêt économique vital à un nouvel équilibre des armements « par le bas », après sa catastrophique tentative de suivre, « par le haut », les États-Unis dans le bluff de la ruineuse « guerre des étoiles » de R. Reagan.

Ce revirement progressif des USA replonge l’Europe dans un vieux schéma issu de la guerre froide. M. Andreï Gratchev (3) était lucide lorsqu’il avertissait : « La position des faucons américains (…) révèle une profonde ignorance de la réalité et une incapacité à sortir des carcans idéologiques de la guerre froide »

Evolution des positions US et OTAN sur les systèmes anti-missiles balistiques en Europe : une nouvelle fracture Est-Ouest qui relance la course aux armements.
Inquiets ou arguant de la montée en puissance nucléaire de la Chine, les États-Unis se retirèrent unilatéralement en 2001 du traité ABM qui limitait drastiquement les systèmes anti-missiles balistiques (4), et le président George W Bush présenta ce retrait comme une première étape vers la mise au point et le déploiement d’un bouclier de défense anti-missiles destiné, selon lui, à protéger les États-Unis et ses alliés, dont la Russie (sic) , d’une attaque de missiles tirés par des «États voyous» , mentionnant notamment l’Iran, la Corée du Nord ou la Somalie (re-sic !).

Ainsi le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg qualifiait d’« historique cette étape de la mise en place d’un bouclier antimissile européen pour prévenir à long terme les menaces d’attaques par missiles balistiques provenant de régions externes à l’espace Euro-Atlantique».

Ce système qui prévoyait de compléter les installations d’« early warning » résiduelles des défenses ABM par l’installation d’un bouclier anti-missiles en Pologne et en République tchèque, fut assez vite fortement contesté par la Russie, qui y vit une mise en cause de sa propre dissuasion nucléaire, devant sa porte. Par ailleurs, il présentait aussi « l’avantage » de diviser un peu plus le vieux continent entre la vieille Europe (Allemagne et France en particulier) et la nouvelle Europe (de l’est) tout acquise à la cause américaine.

Finalement en 2009 le président B. Obama annula ce plan de déploiement…en apparence, car en réalité il fut remplacé par un autre système (Défense anti-missile balistiques de théâtre – TBMD), à l’étude dans l’OTAN depuis 2001.

De sommets en sommets de l’OTAN, ce système évolua dès 2010 en une véritable architecture globale de défense antimissile balistique en Europe (BMDE), non plus seulement de théâtre, mais couvrant tous les territoires des pays européens de l’OTAN.

Pour tenter d’apaiser ses craintes, la Russie fut associée dès le début, au projet de TMBD, à travers le Conseil Otan-Russie (COR) mais à partir de 2010 (décision du sommet de l’OTAN de Lisbonne entérinant l’élargissement de la TMD en une véritable BMDE) elle dénonça cette évolution fondamentale comme équivalant de facto à un retour déguisé au projet initial de G W Bush pourtant annulé par B. Obama. Elle ne pouvait en effet y voir rien d’autre que le déploiement d’un système destiné à rendre une frappe russe en retour impossible en cas d’une première frappe nucléaire américaine ou surtout otano-américaine.

Certes, l’assurance lui fut donnée que les sites de lancement des missiles antimissiles balistiques (ABM) ainsi déployés devant sa porte, pour « contrer une menace iranienne », ne pourraient jamais être retournés en sites offensifs contre son territoire tout proche. (5)

Sauf que la Russie constata, dès l’implantation par l’OTAN, en 2015, des premiers missiles anti-missiles de la Ballistic Missile Defense US en pack de 24 lanceurs MK 41 (6), que ces packs, implantés tout autour de la Russie, pouvaient donc tout aussi bien permettre des tirs défensifs sol-air que des tirs offensifs sol-sol de missiles Tomahawk nucléaires contre son territoire en contradiction flagrante avec le traité INF toujours en vigueur à l’époque.

La tromperie était manifeste et impudente (7). Devant la remise en cause de sa capacité de frappe en second, clef de sa dissuasion nucléaire stratégique, augmentée de la menace potentielle présentée par les capacités offensives des lanceurs standardisés MK 41, la Russie réagit en suspendant, toute coopération au sein du COR dès avant l’affaire de la Crimée, en 2014.

L’annexion de cette dernière – pour les Russes le juste retour dans la mère-patrie de cette terre cédée en 1954, par décret soviétique à la République socialiste soviétique d’Ukraine – sera ensuite utilisée par l’OTAN pour justifier – a posteriori – la protection BMDE de l’Europe face à la nouvelle « menace russe » ; exit la menace iranienne … (d’ailleurs jugulée dès 2015 par l’accord de Vienne).

A partir de 2014 le déploiement occidental du système US DMD – Aegis (8) s’accélère. Après la livraison du site de tir de missile «SM2 Aegis Ashore » à Deveselu en Roumanie en juin 2016 (limitrophe de la frontière Bulgare) est lancée l’implantation, pour 2018, d’Aegis Ashore SM3 II A (en cours de développement) à Redzikowo en Pologne, ville proche de la mer Baltique.

Le dispositif est complété de radars de défense aérienne (détection et conduite de tir) en Turquie (« early warning » des menaces pouvant venir du proche Orient ou du sud de la Russie) et au Royaume-Uni, de quatre destroyers US Aegis – port d’attache en Espagne – tandis que les Pays-Bas et le Danemark développent de leur côté des frégates équipées de radars connectés à ce dispositif global. Le centre de commandement, enfin, se trouve en Allemagne.

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