“Du danger pour l’Europe de la stratégie nucléaire des États-Unis et de l’OTAN”

La justification par le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, citée plus haut ne convainquit pas les Russes. Dans la situation inverse, l’OTAN aurait sans nul doute vu la même menace comme une atteinte inacceptable à sa capacité dissuasive en riposte à une attaque nucléaire!

La Russie placée dans l’impossibilité de connaître en temps réel le type de missiles (antimissiles balistiques défensifs, ou au contraire nucléaires offensifs Tomahawk contraires au traité INF) présents dans les lanceurs de la base de Deveselu et dans ceux qui sont à bord des destroyers US navigant à proximité de ses eaux territoriales va s’estimer en droit, pour battre, en riposte, les territoires de la « nouvelle Europe » de l’est, de déployer à son tour ses lanceurs mobiles du système sol-sol Iskander (500 km maxi pour la version terrestre « compatible INF ») dans l’enclave de Kaliningrad.

Avec un budget militaire d’environ 65 Mds de $, face aux 240 Mds des pays européens de l’OTAN, ajoutés aux 750 Mds des États-Unis, et ne pouvant donc en aucun cas envisager d’opposer au déploiement BMDE américano-otanien, un bouclier russe ABM équivalent, la Russie va dès lors privilégier la solution beaucoup plus économique de « la flèche pour percer le bouclier ». L’accélération du développement du missile 9M729 (9), pour Moscou une évolution de l’Iskander (d’une portée officielle déclarée de 480 kms) entre dans cette logique d’action – réaction.

En 2018, les États-Unis, souhaitent se dégager du traité INF pour retrouver leur liberté de manœuvre vis-à-vis de la Chine, et, par ricochet, vis-à-vis de la Russie.

Le 2 août 2019, ils sortent officiellement du traité de désarmement INF suivis, ipso-facto, quelque mois plus tard par la Russie. La route est libre pour une relance de la course aux armements. Dès le lendemain du retrait, le Pentagone publie largement la photo du tir d’un nouveau Tomahawk (10) suivi de deux autres essais de missiles sol-Sol – l’ATACMS « upgraded » et le Precise Strike Missile. Ils n’attendaient que la dénonciation du Traité INF, devenu bien gênant !

La même année, le président Poutine annonçait en réaction, la mise au point par la Russie d’une panoplie de nouvelles armes stratégiques toutes réputées quasiment impossibles à intercepter, et capables de frapper en n’importe quel point du globe. (11)

Les États-Unis, en l’occurrence le Président B. Obama, avaient ouvert le bal en lançant son projet de « Conventional prompt global strike » ; une bonne centaine des missiles balistiques intercontinentaux SSBS et MSBS, retirés de la triade « réduite à 1500 charges nucléaires» par l’accord New Start signé avec le Président Medvedev le 8 avril 2010 à Prague, seraient armés de nouvelles charges conventionnelles, mais mettant tout point du globe à moins de 45 minutes de vol d’un Minuteman depuis son silo ou d’un Trident II D5 depuis son sous-marin.

S’agissant de la Russie, au-delà de l’effet d’annonce recherché, avec la part probable d’exagération concernant la réalité opérationnelle effective à bref délai de toutes ces armes nouvelles, il est certain que, en réaction à ce qu’elle perçoit désormais comme une double menace nucléaire tactique et stratégique occidentale sur sa propre dissuasion, elle développera ce qu’elle sait faire de mieux et de plus économique : la flèche tous azimuts contre la cuirasse.

Le cycle provocation-réaction est désormais bien lancé, avec un risque sérieux de re-nucléarisation en Europe et de remontée vers un pseudo-équilibre stratégique « haut » voulu par les États-Unis, et accepté passivement par les Européens à travers l’OTAN, contrairement à l’équilibre « bas » obtenu grâce à toutes les mesures de maîtrise des armements jusqu’à la fin des années 90, souhaitées par la Russie et les Européens à l’époque, et mises en œuvre par l’OSCE.

Cette persistance, voire cette accélération dans cette BMDE, est d’autant plus une provocation que les missiles de ce bouclier Aegis, circonvenant la Russie par son déploiement terre et mer, de la Mer Noire à la Baltique, ne pourront avoir comme cible que la dissuasion russe.

Menace, pour les Russes, que le dernier cri du SM3 II A, avec son « kinetic killer », qui une fois mis au point et bien qu’il ne traite pas les charges nucléaires dans leur vol libre, traitera le corps du missile porteur en phase propulsée (pour les IRBM et MRBM). En pratique le SM 3 II A a fait son premier tir d’essai sur cible balistique fin 2017 pour une implantation en Pologne d’une batterie standard de 24 SM3 en 2018.

C’est dans ce nouveau contexte historique global marqué par le cycle « action US-OTAN » puis « réaction de la Russie » depuis le début des années 2000, qu’il faut replacer le lancement par cette dernière des divers missiles mentionnés, dont le 9M729.

La France et les autres pays européens doivent refuser un suivisme mortifère
Les 4-6 février 2011, à Munich, à la Conférence de Sécurité de l’OTAN, Mr Anders Fogh Rasmussen, Secrétaire Général de l’OTAN avait lancé le concept de « Smart défence» ; c’est à dire “assurer une plus grande sécurité, pour moins cher, par un travail en commun plus flexible ».

Depuis, cette « smart defence » a transformé nos armées européennes en « armées bonzaï » (formule de l’Armée des USA pour désigner nos Armées européennes), une image juste de ce que nos autorités nationales, ont appelé, au fil des réformes et réductions d’effectifs, « des forces plus resserrées mais plus efficaces». Avec comme conséquence, des budgets de défense européens indigents voire insignifiants. Pour autant, cela fait le bonheur de l’industrie de défense US. (12)

Aujourd’hui, la mission nucléaire associée aux bombes US B 61, impose à la Luftwaffe d’acheter 45 chasseurs US F18 « Super Hornet » et EA 18 « Growler », pour quelques milliards d’euros, en remplacement de ses chasseurs Tornados devenant bons pour la réforme ; juste pour pouvoir continuer à participer à la capacité nucléaire (illusoire) de l’OTAN. Et nos voisins Belges ont dû acheter des Lockheed-Martin JSF 35 pour, eux aussi, continuer à participer à cette même capacité nucléaire de l’Alliance.

Autant d’achats qui, à condition qu’ils ne soient pas amplifiés dans les années qui viennent, pourraient permettre d’attendre l’arrivée du futur avion de combat franco-allemand, mais qui, à l’inverse, pourraient tout aussi bien, en cas de problèmes budgétaires, mettre en danger ce programme européen SCAF (Système de Combat Aérien Futur).

Or on connaît bien la tendance naturelle des arbitrages en la matière… L’Amérique prépare, organise et accoutume les européens, au fil des manœuvres annuelles de l’OTAN, à la guerre, y compris à la « bataille nucléaire de l’avant » – pour reprendre la terminologie de l’époque – en Europe sur ses frontières avec la Russie, mais cette fois-ci sur la terre «de la Sainte Russie ». Il n’y a plus le glacis séparant l’Europe de l’Ouest de la Terre russe et ses interdits de « targeting » ; du moins dans la doctrine française de l’ultime avertissement.

Aujourd’hui l’Europe de la défense devrait, selon sa définition et les ambitions affichées en son temps, être aux côtés de la France, là-bas en Afrique où la percée djihadiste est une menace qui relève d’ailleurs tout autant de la défense de l’Europe.

Si l’engagement, aujourd’hui modeste, de forces spéciales européennes au Mali se poursuit -Opération Takuba (13) -, l’Europe de la défense aura fait là un très grand pas et se sera enfin arrachée à son enfermement dans une Défense de l’Europe qui prépare une guerre qui ne doit pas être la nôtre : une nouvelle bataille nucléaire de l’avant.

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