“Du danger pour l’Europe de la stratégie nucléaire des États-Unis et de l’OTAN”

Continuer à participer à des exercices de l’OTAN qui ne changeraient pas d’objectifs, révélerait un suivisme aveugle, signifiant non seulement une préoccupante perte de notre indépendance stratégique mais, pire, l’acceptation aveugle de l’enfermement dans une spirale belliciste et mortifère pour nos nations d’Europe de l’ouest et de la Russie ; une Russie qui, volens nolens, est ethniquement, culturellement, historiquement européenne. Plus particulièrement pour la France, elle est imbibée de la culture française du Siècle des lumières. Regardons St Pétersbourg et relisons Diderot.

C’est le retour, in fine – dans 15 ou 20 ans nous prédit le Gal M. MILLEY, chef d’État-major des armées US (14) – de la bataille nucléaire de l’avant dans ce « mittel Europa », cher aux allemands, avec une Europe entraînée dans la spirale dont elle était enfin sortie par le traité INF de 1987 et les accords stratégiques USA- URSS puis USA-Russie.

La mise au ban occidental de la Fédération de Russie devenue l’agresseur potentiel principal des pays européens, sous prétexte d’une contestation de la suprématie américaine, réactive sur le continent européen – mais pas seulement – la guerre froide ; mais en pire ! Le tampon des Républiques socialistes d’alors n’existe plus et les frappes seront directement portées sur la « sainte terre russe ». La riposte russe sera à hauteur.

A la même heure, la diplomatie française, comme l’a rappelé notre Président le 7 février dernier, appelle à un rapprochement avec la Russie. En quoi la Russie est-elle moins européenne que la Lettonie ou la Géorgie dont on dit qu’elle a vocation à intégrer l’UE ou encore l’Ukraine qui rêve d’OTAN ?

La France et l’OTAN : une nécessaire redéfinition des rapports
Opposée à la bataille nucléaire et à la riposte graduée formalisée par Mac Namara, car portant en germe le risque d’escalade, la France devenue puissance nucléaire, a formalisé la notion d’ « ultime avertissement». Contrairement à l’approche des USA et de l’OTAN, ce refus de toute bataille nucléaire est un invariant du concept français, la seule évolution étant sémantique : tactique-préstratégique-ultime avertissement. La frappe d’ultime avertissement est toujours unique, non renouvelable mais, depuis 1995, elle est « adaptée » quant au choix des cibles retenues par le Président de la République.

Or le nouveau concept US intègre d’emblée dans la confrontation militaire une bataille nucléaire de l’avant conçue comme un continuum de l’engagement conventionnel avec l’emploi possible de charges nucléaires de faible puissance sur la ligne de front. Cet engagement provoquerait une riposte russe immédiate et une escalade nucléaire impliquant tous les membres de l’OTAN du fait que les frappes occidentales auraient lieu directement sur le sol russe et non plus comme au temps de la guerre froide sur les territoires des ex-pays satellites du Pacte de Varsovie.

La France, comme membre de l’organisation militaire se retrouverait gênée voire empêchée de mettre en œuvre sa propre manœuvre dissuasive et l’ultime avertissement perdrait toute la signification que nous voulons lui donner, puisque, noyé dans un combat nucléaire de l’avant, il ne serait plus “qu’un coup parmi d’autres” qui eux, nous échapperont complètement.

Non seulement le concept otano-américain est en opposition frontale avec le principe même de la dissuasion française rappelé par le Président de la République à l’École de guerre, mais surtout il rend caduque toute possibilité de l’ultime avertissement unique que nous prônons. Cette contradiction entre notre stratégie nationale et la doctrine nucléaire américaine, se trouve désormais renforcée par le changement de nature du bouclier anti-missile américano-otanien, qui apparaît de facto comme véritablement antirusse.

En effet, cette défense antimissile balistique en Europe (BMDE), lancée en 2009 contre la « menace iranienne », concrétise la volonté des États-Unis et de l’OTAN de rendre possible la création d’un champ de bataille sur les frontières orientales de l’Union Européenne, protégé contre toute riposte russe afin de permettre ainsi le « bon déroulement » de la bataille de l’avant, y compris nucléaire.

Dans ce nouveau contexte, l’insertion dans ce bouclier anti balistique de l’OTAN de certains des moyens français – logique à l’époque (contre la menace iranienne alléguée) pour la protection du territoire national – va désormais changer complètement de nature, puisqu’elle va cautionner ce concept américain du champ de bataille nucléaire de l’avant en participant à sa protection et ce sur la frontière russe !

De purement défensive, notre position ne manquera pas d’apparaître offensive et agressive pour la Russie.

Nous sommes clairement là face à un double empêchement :

– Celui d’exercer notre stratégie de dissuasion nucléaire et de mettre en œuvre l’ultime avertissement,

– et celui d’un rapprochement avec la Russie encore récemment affirmé.

Il est donc grand temps pour notre pays de sortir de ce piège.

Le premier pas, même symbolique, serait le refus de laisser l’armée française participer à tout exercice OTAN de ce type, sur les frontières de la Russie.

Mais au-delà, pour frapper les esprits et permettre l’établissement de ce nouvel ordre international que le Président de la République appelle de ses vœux en œuvrant pour une plus grande autonomie de l’Europe, faudra-t-il, tout en restant fidèle à nos alliés, en venir à une nouvelle sortie, comme en 1966, de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN ?

La France a toujours été un allié fidèle. C’est le Général de Gaulle qui, au premier jour lors de la crise de Cuba en octobre 1962 a été le premier, de tous les chefs d’états européens à soutenir J.F. Kennedy (15).

Depuis, la France, à travers tous ses gouvernements a continué à affirmer sa liberté d’appréciation et de pensée, mais elle n’a jamais trahi la cause européenne, ni ses alliés, au premier rang desquels les Etats-Unis, quand la cause était juste.

Et puis, intégrée ou non dans les structures de l’OTAN, l’armée française a assuré son créneau avec constance et ardeur sur sa ligne de front, face au Pacte de Varsovie, sur terre, dans les airs et en mer. Ses régiments ont participé sans faillir à la liberté de Berlin.

Mais aujourd’hui, il est temps que nos partenaires européens comprennent que la bataille engagée par les Etats-Unis contre ceux, nommément désignés qui contestent leur suprématie, n’est pas la nôtre (Russie, Chine, Iran).

La France, première puissance militaire d’Europe malgré ses faiblesses (faiblesses numériques en hommes et matériels), est présente sur tous les segments de combat. Possédant des forces intégrables, fréquemment intégrées, fidèles et fiables, présentes et de valeur reconnue sur tous les théâtres d’opérations, elle est la seule puissance européenne dotée d’armes nucléaires indépendantes.

Une puissance européenne qui, en 1995, comme l’a rappelé le Président de la République le 7 février, a bâti un processus d’association de sa capacité nucléaire préstratégique à celle de la Grande Bretagne dans une dissuasion concertée (16)

Par ailleurs, lors de la guerre des euromissiles la France avait approché informellement en 1988 ses alliés, en premier Allemands, avec une proposition de « sanctuarisation de leur territoire » par un pré-positionnement d’avions de notre composante nucléaire pilotée sur leurs bases aériennes, mais aucune suite n’a été donnée à ces contacts.

Pour toutes ces raisons, il est de son devoir, d’aucuns diront qu’il est du génie de la France, de savoir dire non à la poursuite de la politique américano-otanienne de provocation et de création artificielle de l’ennemi russe, suicidaire pour l’Europe et pour le monde.

Conclusion

De fait aujourd’hui, la vraie question est de savoir si la France doit poursuivre une politique qui la conduit au bord de la schizophrénie : comment peut-on, à la fois, garder son libre arbitre quant à la manière de défendre ses intérêts vitaux par une stratégie dissuasive s’appuyant notamment sur des forces nucléaires indépendantes, et « en même temps », comme membre de l’organisation militaire intégrée, dépendre des États-Unis seuls maîtres de l’engrenage de la bataille de l’avant vers l’option nucléaire ?

La question de la compatibilité de la politique de dissuasion de la France, récemment exposée par le Président de la République, avec la stratégie nucléaire de l’OTAN en Europe est donc posée.

Cette nécessaire clarification concerne également nos partenaires européens dont on peut se demander s’ils ont tous conscience de l’enchaînement des engagements qu’ils ont pris et qui pourraient conduire à une bataille nucléaire sur le territoire de l’Europe sous l’impulsion et selon le bon vouloir du grand frère américain.

Le récent choix effectué par l’Allemagne de renouveler une partie de sa flotte aérienne d’avions de combat européens par des appareils américains pour assurer la poursuite de la mission nucléaire sous contrôle du Président des États-Unis, montre que c’est loin d’être évident.

Troisième partie à suivre : Vers une autonomie stratégique européenne ?

Pour le Cercle de Réflexions Interarmées : Général (2S) Marc Allamand, Général (2S) Grégoire Diamantidis, Général (2S) Jean-Serge Schneider, Général (2S) Jean-Pierre Soyard, Général (2S) Jean-Claude Rodriguez, Contre-Amiral (2S) François Jourdier, Général (2S) Christian Renault, Ingénieur Général de l’Armement (2S) Louis A. Roche, Capitaine de Vaisseau (ER) Alexis Beresnikoff, Lieutenant-Colonel (ER) Deluzurieux, Monsieur Marcel Edouard Jayr

Notes
(1) portant une charge W 76-2 de faible énergie (4 à 5 kt)

(2) L’évolution des exercices démontre une volonté de « régénérer » une menace majeure Russe calée sur la menace Soviet d’hier, et ce dès les thèmes adoptés en 2013 et 2015 :

– 2013 « Steadfast Jazz 2013 » ; grand exercice de l’OTAN (6 000h) impliquant les États membres de l’Alliance, plus la Finlande, la Suède et l’Ukraine. L’objectif est de « s’assurer que la force de réaction rapide de l’OTAN – la NRF – est prête à être engagée pour la défense de l’un quelconque des Alliés, à se déployer n’importe où et à faire face à quelque menace que ce soit » Anders Fogh Rasmussen. Secrétaire général de l’OTAN.

– 2015 « Trident Juncture 2015 » (TRJE15) ; 36 000 participants Terre, Air, Mer ; de plus de 30 pays, 12 organisations internationales. Déploiement en Italie, Espagne, Portugal ; évaluation de la Force de Réaction de l’OTAN (NRF), la Force opérationnelle Interarmées à très Haut niveau de Préparation (VJTF), renforcer la préparation, la souplesse et l’interopérabilité de l’OTAN face à l’évolution de l’environnement de sécurité et aux défis provenant du sud et de l’est. On voit bien avec les thèmes depuis 2017, 18, 20 la dérive vers un ennemi unique désigné et à l’est : La Russie.

(3) Andreï Gratchev ; conseiller diplomatique de Mikhaïl Gorbatchev, son porte-parole officiel d’août à décembre 1991.

(4) Ce traité ABM est signé à Moscou le 26 mai 1972, entre Washington et Moscou.

Les Défenses ABM doivent être strictement fixes et terrestres ; ne pouvaient être déployés – 100 missiles – que pour défendre soit la capitale (Moscou) soit un site de la triade ( USA ; Batteries SSBS de Grand Forks)

Sont autorisées les évolutions techniques et interdits plus de missiles, d’autres déploiements, tout transfert à d’autres états.

(5) Jens Stoltenberg expliquait que « Ces missiles sont purement défensifs. Les projectiles que nous utilisons pour détruire les missiles ne contiennent pas d’explosif. Ils sont uniquement destinés à abattre leur cible. Ce système ne représente aucune menace envers la capacité russe de dissuasion nucléaire.» En fait la charge est un « kinetic kill vehicle” qui vient percuter le missile, ce qui le détruit. La méthode est différente, mais pas le résultat sur la dissuasion russe qui n’est plus, maintenant, que la seule, objectivement, concernée !

(6) Le pack de 24 « Vertical Launching System – MK 41 » permettait, sur les navires, de l’US Navy de contenir et tirer indifféremment des Missiles mer-air SM 2 ou 3 ou des missiles de croisières mer-sol BGM 109 Tomahawk, à charge conventionnelle ou nucléaire, affichant 2000 km de portée.

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