
Le dimanche 28 juin 2026 à 17:24 – MAJ lundi 29 juin 2026 à 01:02
Le 27 juin 2023, Nahel Merzouk, 17 ans, est mortellement neutralisé d’un tir par un policier lors d’une intervention, après un refus d’obtempérer, à Nanterre (Hauts-de-Seine). Filmée par un témoin, la scène déclenche plusieurs nuits d’émeutes à travers la France et installe durablement l’affaire au cœur du débat public. Trois ans plus tard, la procédure judiciaire est toujours en cours : le 12 juin 2026, la Cour de cassation a annulé la requalification des faits en violences décidée par la cour d’appel de Versailles, renvoyant le dossier devant cette même juridiction. Paru le 26 mars dernier, l’ouvrage de William Molinié, spécialiste des questions de sécurité, éclaire un dossier loin d’être refermé. Il a accepté de répondre à nos questions.
Stéphane Cazaux : Vous signez le premier livre d’enquête sur l’affaire Nahel. Qu’est-ce qui vous a décidé à l’écrire, et qu’apporte-t-il que l’on ne savait pas encore ?
William Molinié : Ce livre est né d’un paradoxe : tout le monde pense connaître l’affaire Nahel, mais très peu de personnes connaissent réellement le dossier judiciaire. En discutant avec mes proches, je me suis rendu compte que leur opinion reposait presque exclusivement sur le souvenir de la vidéo de 40 secondes diffusée en boucle au lendemain du drame. J’ai eu exactement la même réaction.
J’étais à l’étranger lorsque l’affaire a éclaté. Comme beaucoup de Français, j’ai d’abord vu l’image brute d’un policier tirant à très faible distance sur un adolescent de 17 ans. Puis j’ai suivi l’enquête. Les expertises, les auditions, les rapports scientifiques racontaient une autre histoire. À mesure que le dossier avançait, une évidence s’est imposée : le récit médiatique restait figé sur les premières heures alors que l’enquête judiciaire apportait des éléments objectifs qui contredisaient certaines certitudes installées.
Ce livre raconte donc l’affaire à la lumière de plusieurs milliers de pages de procédure et non à travers 40 secondes de vidéo. Je dévoile en détail ce qui s’est passé avant le tir, la course-poursuite, l’état d’esprit dans lequel sont les policiers, Nahel et ses amis, comment ce bolide atterrit entre leurs mains. Leur pedigree aussi. Nahel en était à son quatrième refus d’obtempérer dont le dernier remontait à trois jours avant sa mort. Il avait été verbalisé 35 fois entre le 19 août 2022 et le 18 mai 2023, dont 27 fois à bord de son propre scooter. On ne peut pas comprendre cette affaire sans s’arrêter sur tous ces éléments.
Ce livre raconte aussi le fléau des refus d’obtempérer, l’emballement politico-médiatique, la gestion des émeutes et la difficulté de notre société à regarder les faits avant de porter un jugement.
Vous reconstituez les faits heure par heure. Entre le récit médiatique, les déclarations initiales et ce qu’a établi l’enquête, quelles sont les principales zones d’ombre et contre-vérités qui ont nourri le débat public ?
La principale contre-vérité, c’est cette idée que Florian, le policier auteur du tir, aurait exécuté un adolescent à bout portant. Nahel a redémarré volontairement le véhicule. Florian visait initialement plus bas, c’est le redémarrage qui a relevé son angle de tir. J’ai été frappé par la constance de ses déclarations, depuis les premières minutes de sa prise en charge, jusqu’aux dernières auditions devant le juge d’instruction. Il sait ce qu’il a fait. Il l’assume. Parce qu’il sait ce qu’il a ressenti à ce moment-là : un danger existentiel, un danger de mort pour lui, pour son collègue ou pour les usagers de la route. Il a voulu tirer, il a tiré, mais il dit aussi qu’il n’a pas voulu tuer. L’honnêteté et l’authenticité de ses déclarations sont à mon sens sa plus grande force.
Malheureusement, sa parole, corroborée par un certain nombre d’éléments de l’enquête que je raconte, a été pendant trop longtemps invisibilisée, étouffée par la justice et une partie de la classe politique.
Par ailleurs, d’autres aspects de cette affaire ont été peu explorés. Quid de la chaîne de responsabilités autour de la location de la Mercedes ? Le propriétaire est en Pologne. Il confie la voiture à une société de location à Nanterre qui la loue à une personne, qui la prête à une autre personne, qui elle-même va la confier à Nahel au petit matin, après une nuit de rodéo sur les routes de l’ouest parisien. Ces individus, dont certains sont très défavorablement connus des services de police, n’ont jamais été inquiétés.
Quid aussi des contre-vérités des occupants de la voiture et de certains témoins ? Eux ont soutenu que Julien, le collègue de Florian, avait cogné le visage de Nahel avec la crosse de son arme. C’est démenti par l’autopsie et la reconstitution et entériné par la justice puisque la Cour de cassation a définitivement mis hors de cause Julien.
«Un double risque, physique et judiciaire»
Vous consacrez une large place au cadre légal de l’usage de l’arme et aux refus d’obtempérer. Que faut-il comprendre de ce cadre, et de la réalité opérationnelle à laquelle sont confrontés les fonctionnaires ?
Je ne suis pas policier, je n’aurai jamais la prétention d’émettre le moindre jugement sur une situation opérationnelle. En revanche, pour avoir travaillé le dossier, je constate que pour comprendre les textes réglementaires qui encadrent leur intervention, il faut déjà une solide compétence juridique. Et qu’il faut la décupler dès lors qu’il s’agit de les appliquer en une fraction de seconde sur le terrain.
Dans un refus d’obtempérer, le policier se retrouve souvent face à un double risque : un risque physique et un risque judiciaire. Il joue sa vie sur le terrain et sa liberté devant les tribunaux. Une troisième possibilité existe. S’il a la chance de ne pas voir la mort en face, il peut choisir de détourner le regard. Mais cela pose alors une autre question : quelle efficacité attendons-nous réellement de nos forces de l’ordre ?
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