—Parce qu’en échange, répondit Gabriel, tu garderas l’appartement du boulevard Saint-Germain et nous éviterons d’expliquer publiquement que tu as espionné ta propre famille.
Marion prit une voix douce.
—Paul et Agathe n’ont rien demandé. Ils ont besoin d’un nom stable.
Élise la regarda.
—Ils ont déjà un nom. C’est leur père qui pose problème.
Le silence se resserra autour de la table.
Maître Delaunay ouvrit une enveloppe scellée.
—À la demande de madame Laroque, le laboratoire a comparé les prélèvements des enfants avec les échantillons conservés dans le dossier médical familial.
Gabriel se tourna vers Élise, hors de lui.
—Tu as fait tester mes enfants derrière mon dos ?
—Non. J’ai fait vérifier qui tentait de voler leur avenir en utilisant le tien.
Le notaire parcourut la première page.
—Monsieur Laroque n’est pas leur père. Cependant, les deux enfants présentent un lien biologique direct avec la lignée Laroque.
Geneviève se leva si vite que sa chaise bascula.
—Refermez cette enveloppe.
Ce ne fut pas un ordre. C’était une supplication.
Gabriel la fixa.
—Maman… qu’est-ce que tu sais ?
Marion se mit à trembler.
Élise posa sur la table une photographie prise à Cassis : Marion y embrassait un homme dont le visage restait caché, mais qui portait au doigt la bague armoriée disparue après la mort d’Adrien, le frère aîné de Gabriel.
Adrien s’était noyé douze ans plus tôt.
On n’avait jamais retrouvé son corps.
Maître Delaunay retourna la dernière page du rapport.
Au même instant, quelqu’un frappa trois coups à la porte du salon.
Geneviève ferma les yeux.
Et Marion murmura :
—Je lui avais pourtant dit de ne jamais revenir.
PARTIE 2 — L’homme que la famille Laroque avait enterré vivant
La poignée s’abaissa lentement.
L’homme qui entra portait un manteau sombre encore humide de pluie. Ses cheveux avaient blanchi aux tempes, son visage était plus maigre que sur les anciennes photographies, mais Gabriel le reconnut immédiatement.
Il se leva, livide.
—Adrien…
Son frère aîné referma la porte derrière lui.
—Bonsoir, Gabriel.
Geneviève porta une main à sa bouche. Marion, elle, recula jusqu’au mur comme si le mort qu’elle avait tenté de cacher venait réclamer sa place parmi les vivants.
Gabriel regarda tour à tour son frère, la photographie posée sur la table et le rapport génétique entre les mains du notaire.
—Tu es vivant depuis douze ans ?
Adrien ne répondit pas tout de suite. Il posa sur le bureau la bague armoriée des Laroque.
—J’ai survécu à la nuit de Cassis. Mais votre mère s’est assurée que personne ne souhaite me voir revenir.
—Notre mère, corrigea Gabriel.
Adrien tourna les yeux vers Geneviève.
—Elle a cessé d’être ma mère le jour où elle m’a demandé de choisir entre disparaître et aller en prison pour un crime qu’elle avait commis.
Geneviève retrouva brusquement sa dureté.
—Ne l’écoutez pas. Cet homme a toujours été instable.
Maître Delaunay ouvrit une seconde chemise.
—Madame, nous disposons des relevés bancaires, des actes falsifiés et des expertises graphologiques. Il serait prudent de ne pas aggraver votre situation.
Gabriel frappa la table du plat de la main.
—Je veux comprendre !
Adrien s’avança.
Douze ans plus tôt, il avait découvert que Geneviève hypothéquait secrètement plusieurs formules historiques de la maison Laroque afin de couvrir ses pertes personnelles. Pour empêcher son fils aîné d’alerter le conseil d’administration, elle avait imité sa signature sur des virements frauduleux.
La nuit de Cassis, elle lui avait montré les documents.
S’il parlait, Adrien deviendrait le coupable idéal.
Leur dispute s’était poursuivie sur le bateau familial. Adrien était tombé à l’eau, mais un couple de pêcheurs l’avait recueilli quelques kilomètres plus loin. Geneviève avait alors transformé l’accident en disparition définitive.
Elle lui avait envoyé un seul message :
« Reviens, et je remets le dossier à la police. »
Adrien était parti en Italie sous le nom d’Antoine Renaud.
—Tu aurais pu te défendre, lança Gabriel. Tu aurais pu me prévenir.
—J’aurais pu, reconnut Adrien. Mais j’ai eu peur. Et pendant des années, j’ai eu honte d’avoir laissé cette famille continuer sans moi.
—Tu n’avais pas tellement honte lorsque tu couchais avec mon assistante !
Marion ferma les yeux.
Adrien la regarda avec une tristesse froide.
—J’ai rencontré Marion à Milan il y a quatre ans. Elle était venue négocier un contrat pour la maison Laroque. Je lui ai raconté qui j’étais.
—Et il m’avait promis de revenir, murmura-t-elle.
—Je voulais reconnaître Paul dès sa naissance.
Marion releva brusquement la tête.
—Tu voulais revenir sans argent, sans nom et avec une accusation de détournement au-dessus de la tête ! Qu’est-ce que je devais faire ? Élever notre fils dans une chambre d’hôtel pendant que Gabriel dépensait des millions ?
Gabriel chancela.
—Alors tu savais que Paul n’était pas mon fils.
—Oui.
—Et Agathe ?
Les lèvres de Marion tremblèrent.
—Elle est aussi la fille d’Adrien.
Gabriel se tourna vers sa mère.
—Et toi ?
Geneviève demeura silencieuse.
Ce silence suffit.
Gabriel comprit enfin pourquoi elle avait accueilli Marion avec tant d’enthousiasme. Elle ne protégeait pas son fils cadet. Elle protégeait le sang de son fils aîné tout en maintenant Adrien hors de la maison.
Paul et Agathe étaient bien des Laroque.
Simplement, ils n’étaient pas les siens.
—Vous vous êtes tous servis de moi, souffla-t-il.
Élise se leva.
—Tu t’es surtout servi d’eux.
Gabriel se retourna vers elle.
—Ne commence pas.
—Tu les as placés sous les photographes avant même de demander une preuve de paternité. Tu n’as pas voulu connaître ces enfants. Tu as voulu les exhiber pour m’humilier.
—J’étais persuadé qu’ils étaient à moi !
—Parce que cette idée flattait ton orgueil.
Elle désigna les actes de donation.
—Et même après avoir appris la vérité, ta première réaction a été de leur céder des biens appartenant à l’entreprise afin d’étouffer le scandale.
Gabriel fixa les documents. Pour la première fois, il sembla comprendre que la pièce s’était refermée sur lui.
—Que veux-tu, Élise ? De l’argent ? La maison ? La présidence ?
—Je veux que plus personne ne puisse utiliser la maison Laroque comme sa propriété personnelle.
Elle posa le registre ancien devant Maître Delaunay.
Le notaire lut à voix haute la clause rédigée par le fondateur :
—« En cas de fraude successorale ou d’usage du nom familial à des fins de spoliation, les pouvoirs du dirigeant sont suspendus. La gestion provisoire revient au gardien légal des archives jusqu’à décision du conseil. »
Gabriel pâlit.
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