—Ce registre ne vaut rien.
—Il a été authentifié ce matin, répondit le notaire.
—Je ferai annuler cette clause.
—Vous pourrez tenter de le faire, dit Élise. Mais pas en qualité de président.
Elle consulta sa montre.
—Le conseil d’administration s’est réuni à dix-huit heures trente. Les preuves d’abus de biens sociaux, les appartements payés par la société, les voyages privés et les fausses missions de conseil lui ont été transmis.
Le téléphone de Gabriel vibra.
Il lut le message qui venait d’apparaître à l’écran.
Ses épaules s’affaissèrent.
Le conseil venait de voter sa suspension à l’unanimité.
Geneviève s’élança vers le registre, mais Adrien lui barra le passage.
—C’est terminé, maman.
—Tu n’as aucune idée de ce que j’ai sacrifié pour cette famille !
—Tu n’as rien sacrifié. Tu as sacrifié les autres.
Geneviève se tourna vers Marion.
—Donne-moi ton téléphone.
Marion ne bougea pas.
—Donne-le-moi !
Cette fois, Marion sortit l’appareil de son sac et le posa devant le notaire.
—Il contient les messages de madame Laroque. Elle m’a ordonné de faire croire à Gabriel qu’il était le père. Elle disait que le scandale d’un héritier caché détruirait la marque.
Geneviève la dévisagea avec haine.
—Après tout ce que je vous ai donné…
—Vous ne m’avez rien donné, répondit Marion. Vous m’avez achetée. Ce n’est pas la même chose.
Maître Delaunay rangea calmement le téléphone dans une enveloppe.
—Une copie des principaux documents a déjà été adressée au parquet financier. Cette conversation sera ajoutée au dossier.
Gabriel saisit Élise par le poignet.
—Tu avais préparé tout cela depuis combien de temps ?
Elle baissa les yeux vers sa main.
Il la relâcha aussitôt.
—Depuis la soirée du musée Rodin, répondit-elle. Lorsque tu as utilisé deux enfants pour m’abaisser devant tout Paris, j’ai compris que ton mépris n’avait plus de limite.
—Tu aurais pu me parler.
Élise eut un sourire sans joie.
—Je t’ai parlé pendant huit ans. Tu appelais cela des plaintes.
Gabriel chercha sur son visage la femme silencieuse qu’il croyait posséder encore. Elle avait disparu.
—Et notre mariage ?
Élise sortit une dernière enveloppe.
—La demande de divorce sera déposée demain matin.
Il la regarda comme si cette phrase le blessait davantage que la perte de son entreprise.
—Tu vas vraiment détruire onze ans de vie commune ?
—Non, Gabriel. Je refuse simplement de passer une douzième année à les laisser me détruire.
Elle retira son alliance et la posa sur les actes de donation.
Personne ne tenta de la retenir lorsqu’elle quitta le salon.
Huit mois plus tard, la maison Laroque existait toujours.
Mais plus rien n’y fonctionnait comme avant.
Geneviève avait été mise en examen pour faux, usage de faux et détournement de fonds. Une partie de ses biens avait été saisie. Dans les rares photographies publiées par la presse, elle ne portait plus ses éternelles lunettes noires. Elle cachait son visage derrière ses mains.
Gabriel avait perdu la présidence et vendu son appartement de Neuilly afin de rembourser plusieurs dépenses personnelles imputées à la société. Ses anciens amis ne répondaient plus à ses invitations. Les journalistes qui l’avaient applaudi au musée Rodin attendaient désormais devant les tribunaux.
Marion avait reconnu les faits et accepté de coopérer avec la justice. Elle conserva la garde des enfants, mais renonça aux biens que Gabriel avait tenté de lui offrir.
Adrien reconnut officiellement Paul et Agathe.
Il ne demanda pas à Marion de reprendre leur histoire là où elle s’était brisée.
—Être leur père ne m’accorde pas le droit d’effacer mes absences, lui dit-il. Je gagnerai leur confiance jour après jour.
Pour la première fois, Marion n’essaya pas de négocier.
Elle acquiesça.
Élise, de son côté, refusa de devenir présidente permanente. Elle supervisa la transition, fit restituer les sommes détournées et confia la direction à une équipe indépendante.
Avec les parts que le contrat de mariage lui garantissait, elle transforma l’ancienne propriété de Grasse en école de parfumerie et en centre de conservation des archives olfactives.
Un matin de septembre, alors qu’elle classait les carnets du fondateur, Gabriel apparut à l’entrée de la bibliothèque.
Il avait maigri. Il ne portait ni chauffeur, ni attaché de presse, ni costume sur mesure.
—Je ne resterai pas, dit-il. Je voulais seulement te rendre ceci.
Il posa sur la table une petite boîte contenant son alliance.
Élise ne l’ouvrit pas.
—J’ai cru que tu ne disais rien parce que tu étais faible, poursuivit-il. En réalité, tu attendais simplement de ne plus avoir peur.
—Non, Gabriel. J’ai cessé d’avoir peur bien avant toi. J’attendais d’être certaine que les enfants ne paieraient pas pour les fautes des adultes.
Il baissa les yeux.
Dans le jardin, Paul courait entre les rangées de lavande. Adrien avançait derrière lui en tenant Agathe dans ses bras. Marion les observait à distance.
Rien n’était parfait.
Mais plus personne ne mentait sur la place qu’il occupait.
—Alors tu as gagné, murmura Gabriel.
Élise regarda les enfants, puis les vieux carnets enfin rendus à la lumière.
—Non. J’ai seulement cessé de perdre.
Gabriel inclina la tête et partit sans se retourner.
Élise attendit que ses pas disparaissent dans la cour. Puis elle prit l’alliance, la déposa au fond d’un tiroir et le referma.
Dehors, les premières fleurs de jasmin s’ouvraient sous le soleil de Grasse.
Pour la première fois depuis onze ans, l’avenir de la maison Laroque ne reposait ni sur un mensonge, ni sur un héritier.
Il reposait sur la vérité.
Et cette fois, personne ne pourrait la faire taire.
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