J’avais dix ans lorsqu’un officier allemand entra dans ma cuisine, me désigna du doigt, me montra comment choisir des fruits au marché et annonça à mon père que j’étais recrutée pour l’administration de la préfecture de Lyon. Ma mère me serra la main si fort que j’eus l’impression que mes os craquaient.
Mon père ne pouvait pas me regarder dans les yeux. Nous savions tous que c’était un mensonge. Nous savions tous que je ne lui rendrais pas la pareille. Et nous savions tous qu’il n’avait pas le choix. C’était en mars, la France était occupée depuis trois ans, et le Troisième Reich ne posait aucune question. Il l’acceptait, tout simplement. Je m’appelle Bernadette Martin, j’ai 80 ans, et je vais dire quelque chose qu’aucun livre d’histoire n’a eu le courage d’écrire clairement. La parentalité
Car lorsqu’on parle de la Seconde Guerre mondiale, on parle de batailles, d’invasions et de résistance héroïque. Mais on parle rarement de ce qui se passait aux étages supérieurs des hôtels réquisitionnés, dans les chambres numérotées, dans les lits où de jeunes filles comme moi étaient transformées en chair à canon pour la machine de guerre allemande.
Je n’ai pas fini dans un camp de concentration. Je n’ai pas porté l’étoile jaune. Je ne suis pas morte dans une chambre à gaz. Mais j’ai subi des sévices qui, pendant des décennies, m’ont fait souhaiter être morte à ce moment-là, car vivre ce qui s’est passé dans la chambre 13 de l’hôtel Grand Étoile n’était pas une libération. C’était une condamnation à perpétuité dans mon propre corps.
Ils n’ont pas parlé de viol, mais de service. Ils ne nous ont pas appelés victimes, mais ressources. Le commandant d’Optan, Klaus Richter, un Bavarois marié de vingt ans, père de trois enfants, ne se considérait pas comme un monstre. Il se voyait plutôt comme un homme exerçant son droit de conquête. Il a choisi la plus jeune. Il disait que la fraîcheur de la peau atténuait la pression de la guerre.
Et moi, avec mon visage de paysanne française, mes longs cheveux auburn, l’innocence qui se lisait dans mes yeux, j’ai été choisie pour lui appartenir, exclusivement à lui, pendant huit mois dans la chambre 13, tous les mardis et vendredis, à 21 heures précises, comme un rendez-vous chez le médecin, comme une formalité administrative, comme si mon corps n’était qu’un formulaire. Tandis que je dis cela maintenant, assise sur cette chaise devant la caméra, je sais que ma voix sonne froide.
Je sais que je parais froide, mais je comprends. Après soixante ans à porter ce fardeau seule, après des décennies à faire comme si de rien n’était, après avoir bâti toute une vie sur des ruines que personne ne voulait voir, la seule façon de raconter cette histoire, c’est avec la même froideur qu’on me l’a imposée. Car si je laisse mes émotions prendre le dessus maintenant, je n’irai pas au bout, et cette histoire doit être racontée.
Pas pour moi, pour les autres. Pour ceux qui ont sombré dans la folie, pour ceux qui se sont suicidés, pour celles qui ont donné naissance à des enfants non désirés, pour celles qui sont rentrées chez elles et ont été traitées de traîtres, de collaboratrices, d’Allemands [ __ ], pour celles qui n’ont plus jamais pu sentir leur propre corps sans goût. Cet hôtel se trouvait rue de la République, au cœur de Lyon, ville réputée pour sa soie et sa gastronomie avant la guerre.
La beauté Renaissance de ces bâtiments. Lorsque les Allemands occupèrent la Zone libre en novembre 1942, ils transformèrent Lyon en un centre opérationnel stratégique. Les soldats de la Gästetapo installèrent leur camp à l’hôtel Terminus. Vertmart réquisitionna des dizaines de bâtiments, et l’hôtel Grand Étoile, un immeuble de cinq étages à la façade Art nouveau et aux hautes fenêtres donnant sur la Seine, devint ce qu’ils appelèrent la maison de retraite Holungsheim.
Un mensonge. C’était un véritable désastre militaire déguisé en service de soutien. Des documents officiels allemands, découverts des décennies plus tard dans les archives de Nuremberg, confirment l’existence de centaines de ces maisons closes disséminées dans toute l’Europe occupée. Il les appelait des bordels de soldats. Mais il ne s’agissait pas de bordels ordinaires : c’étaient des structures organisées, hiérarchisées et médicalisées.
Il y avait des dossiers médicaux, des horaires fixes et des routines quotidiennes. Il y avait des règles, un contrôle absolu, et nous, les femmes, certaines enrôlées de force comme moi, d’autres déportées dans des camps de prisonniers, d’autres encore, nous troquions de la nourriture contre la protection de nos familles, contre de vaines promesses de liberté future. Je ne savais rien de tout cela lorsque je suis entrée dans cet hôtel.
Je n’ai compris que ma vie était finie que lorsque l’officier m’a désignée du doigt. Cinq autres filles se trouvaient dans le camion militaire qui m’avait emmenée là. Aucune de nous n’a parlé. Le silence était pesant. Il pleuvait. Je m’en souviens car l’eau clapotait contre la bâche, créant un rythme hypnotique, presque apaisant, comme si le monde extérieur fonctionnait encore normalement.
Mais lorsque le camion s’est arrêté, lorsque les portes se sont ouvertes et que j’ai vu cet imposant bâtiment avec des drapeaux nazis flottant à l’entrée, des soldats armés sur les côtés, avec l’élégance artificielle d’un hôtel qui ne servait plus les gens ordinaires, j’ai compris que j’entrais dans une prison d’un autre genre.
Une prison aux barreaux invisibles. Une prison où la torture ne laissait aucune trace. Une prison où l’on mourait lentement de l’intérieur tout en faisant semblant d’être vivant à l’extérieur. Les premiers jours, j’ai essayé de comprendre la logique de cet endroit. Une Française, Madame Colette, dirigeait tout.
Elle n’était pas allemande, c’était une collaboratrice, une des nôtres. C’était plus douloureux que n’importe quelle violence directe. Savoir qu’une Française orchestrait les sévices infligés à d’autres Françaises. Elle nous expliquait les règles d’une voix monocorde, comme si elle lisait un mode d’emploi. Hygiène rigoureuse, visites médicales hebdomadaires, obéissance absolue, aucune résistance, aucun pleurs excessifs, aucune marque visible.
Les officiers n’aimaient pas les drames. Ils voulaient de l’efficacité. Lui, il voulait être vite soulagé. Il voulait retourner au combat en se sentant viril. Et nous devions le lui accorder. Sinon, il y aurait des sanctions. Elle n’a pas précisé lesquelles. Elle n’en avait pas besoin. Nous savions tous que, dans ce contexte, le mot « punition » pouvait tout et n’importe quoi.
Transféré dans un camp de travail forcé, exécution, disparition, tout simplement, cesser d’exister. On m’a attribué une chambre. Au troisième étage, au bout du couloir, une porte en bois sombre avec un numéro doré. Un lit double aux draps blancs changés chaque semaine. Une lampe de chevet en cristal, un papier peint fleuri délicat, des fenêtres donnant sur une rue étroite où le soleil ne pénétrait jamais.
Il y avait même un tableau représentant la campagne française accroché au mur, un contraste saisissant avec ce qui se passait à l’intérieur. Comme si la beauté et l’horreur pouvaient coexister dans le même espace, comme si la décoration pouvait adoucir l’intrusion. Mame Colette m’a dit que j’avais de la chance. Être choisi par un officier valait mieux que de servir plusieurs simples soldats pendant une nuit.
Que l’opturer était un homme exceptionnel et instruit qui ne frappait pas. Que je devais être reconnaissante. Ce mot a résonné dans ma tête pendant des années, comme s’il existait une gradation acceptable des abus, comme si un viol léger était une faveur. Lorsque j’ai vu Klaus Richter pour la première fois, il portait un uniforme impeccable.
Chaussures cirées, cheveux gominés, lunettes à monture fine qui lui donnaient un air professoral. Il ne cria pas, ne me bouscula pas. Il entra dans la pièce, referma soigneusement la porte, accrocha son manteau au porte-manteau et me regarda comme on examine un objet qu’on vient d’acquérir. Il prononça mon nom, Bernadette, correctement. Il prononça chaque syllabe.
Il m’a demandé mon âge. Il m’a dit que j’étais jolie, que j’avais une bonne posture et que je ferais une bonne servante. Puis il a enlevé ses lunettes, les a posées sur la table de chevet et a commencé à déboutonner sa chemise. Il n’a rien demandé, n’a pas attendu ma permission, a agi comme si cela lui appartenait en droit, et je suis restée là, immobile, comme si mon corps se déconnectait de ma pensée.
Seuls ceux qui l’ont vécu peuvent le comprendre. Nous n’abandonnons pas notre corps. Nous en déconnectons des parties. Nous laissons simplement l’enveloppe corporelle fonctionner. Le vrai moi se réfugie à l’intérieur de nous, dans un sous-sol mental où la violence ne pénètre pas pleinement. Du moins pas sur le moment. Plus tard, elle revient. Elle revient toujours.
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