Il a dit qu’il ne voulait pas exploiter notre douleur, qu’il souhaitait simplement que le monde le sache, que l’histoire le sache, pour que ce crime ne soit pas oublié comme tant d’autres. Il m’a fallu trois mois pour répondre, trois mois pour peser le pour et le contre, trois mois pour me demander si j’avais la force de revivre tout cela, si j’avais le droit de détruire l’image que mes enfants avaient de moi, si j’avais le courage de trahir le mensonge qui m’avait protégée pendant soixante ans.
Finalement, j’ai dit oui, non pas pour moi, mais pour les autres, pour ceux qui n’ont pas survécu, pour ceux qui ont survécu mais ne pouvaient pas parler, afin que leurs voix puissent enfin se faire entendre à travers la mienne. L’entretien a eu lieu chez moi, dans mon petit appartement en ville, en novembre 2005. Thomas est arrivé avec une petite équipe, une caméra, un ingénieur du son, pas de projecteurs agressifs, juste une douce lumière naturelle.
Il me posait des questions, jamais brutales, toujours respectueuses, mais chaque réponse me déchirait. Chaque souvenir me submergeait comme un vomissement, comme un poison trop longtemps retenu. J’ai parlé pendant quatre heures. J’avais tout dit. L’enrôlement forcé, l’hôtel, Madame Colette, le bus de Richter, les autres filles, Simone, les examens médicaux, la routine, la séparation, la libération, le rasage, le silence, le mariage, les enfants, le mensonge, la douleur qui ne s’efface jamais…
Et quand j’eus terminé, je pleurai pour la première fois depuis 1944. Je pleurai comme un homme qui vomit, comme un homme qui excrète quelque chose de toxique, comme un homme qui se vide de tout son être. Finalement, Thomas me remercia. Il me dit que j’étais courageux. Je lui répondis que le courage n’avait rien à voir là-dedans, que je n’avais plus rien à perdre, que j’étais vieux, que mes enfants étaient grands, que je me fichais de ce que pensaient les autres, que je voulais simplement que la vérité existe quelque part, même si personne ne la regardait directement.
Le documentaire, sorti en 2007 et intitulé « Les Oubliées de la Guerre », a été diffusé sur une chaîne de télévision publique française un mardi soir à 22h30. Peu de gens l’ont vu, mais ceux qui l’ont vu l’ont compris. Certaines ont pleuré, d’autres ont envoyé des lettres : des lettres de soutien, des lettres de colère contre un système qui nous avait abandonnées, des lettres d’autres femmes ayant vécu la même chose et se sentant moins seules.
Mes enfants ont découvert la vérité en regardant ce film. Ils ne m’ont rien dit pendant deux semaines. Puis ma fille est venue me voir. Elle pleurait. Elle m’a demandé pourquoi je ne leur avais rien dit. Je lui ai répondu que je ne voulais pas qu’il me voie autrement. Qu’il me voie comme une victime, qu’il porte ce fardeau lui-même. Elle m’a serrée dans ses bras et m’a dit qu’elle comprenait.
Mon fils, pourtant, n’est jamais venu. Il ne m’en a plus jamais reparlé. Je ne sais pas s’il m’en veut ou s’il m’en veut. S’il préférait mentir, je ne lui ai jamais posé la question. J’ai quinze ans maintenant, je suis fatiguée, mes mains tremblent, ma vue se trouble, mais le souvenir reste intact. Chaque détail, chaque odeur, chaque son, comme si mon cerveau avait décidé que cela, et seulement cela, méritait d’être préservé. La parentalité
C’était comme si tous les bons moments – les rires de mes enfants, les promenades avec Henri, les repas en famille – avaient été effacés, ne laissant que ceci, dans le 13e arrondissement, rue Richter, dans cette pièce maudite. Les historiens, à juste titre, parlent abondamment de la Shoah. Ce fut l’horreur absolue, l’industrialisation du meurtre, une tentative d’extermination totale.
Je ne compare pas, je ne minimise pas. Mais d’autres horreurs ont eu lieu pendant cette guerre. Des horreurs moins visibles, moins documentées, moins reconnues. Et parmi elles, il y a ce qui nous est arrivé. À nous, les femmes des bordels militaires. Nous n’avons pas été gazées, nous n’avons pas été abattues, mais nous avons été méthodiquement, systématiquement anéanties.
Après la guerre, la honte, la culpabilité et l’indifférence nous ont effacés. Il existe peu d’archives sur les soldats ayant fréquenté les bordels en France. L’armée allemande a détruit la plupart des documents avant leur fuite. Ceux qui subsistent sont dispersés dans les musées et les archives, souvent sans être catalogués. Pendant des décennies, personne ne les a recherchés.
Personne ne voulait savoir car admettre ce qui nous était arrivé revenait à admettre que la France l’avait permis, que les autorités françaises, même sous occupation, auraient pu faire davantage, que certains Français avaient activement collaboré à notre exploitation, que des femmes françaises comme Madame Colette dirigeaient ces institutions.
Il serait plus facile de nous oublier, mais l’histoire finit toujours par ressurgir. Dans les années 2000, plusieurs historiens ont commencé à étudier ce sujet. Ils ont mis au jour des témoignages, retrouvé des survivants, analysé des documents et, peu à peu, un tableau plus complet s’est dessiné – terrifiant, car ce qui se passait dans ces bordels militaires était tout sauf anarchiste.
Il ne s’agissait pas des actes isolés de quelques soldats brutaux. C’était un système, un système conçu, organisé et légalisé par le haut commandement. Il y avait des règles, des protocoles, des examens médicaux obligatoires, des horaires de travail fixes et des sanctions pour les récalcitrants. Tout était consigné, tout était contrôlé.
Optan Klaus Richter n’était pas un monstre isolé. C’était un rouage de la machine, un homme ordinaire qui, dans le contexte de la guerre totale, de l’impunité absolue et de la déshumanisation systématique de l’ennemi, a fait ce que le système autorisait. Il ne se considérait pas comme un violeur. Il se voyait comme un soldat épuisé, profitant des services offerts par ses supérieurs.
Et c’est là le plus terrifiant : non pas l’existence de monstres, mais celle de systèmes qui transforment des gens ordinaires en monstres à leur insu. Après la diffusion du documentaire en 2007, j’ai reçu une lettre. Une lettre de la fille de Klaus Richter. Elle s’appelait Elga. Elle avait 70 ans.
Elle a vu le film par hasard lors de sa diffusion sur une chaîne allemande quelques mois plus tard. Elle a reconnu le nom de son père. Elle m’a écrit qu’elle n’en savait rien, que son père ne lui avait jamais parlé de la guerre, qu’il était rentré en 1947, avait repris son travail d’enseignant, avait été un père aimant, un grand-père dévoué, et qu’il était décédé paisiblement en 1982, entouré de sa famille.
Elle m’a demandé pardon, non pas au nom de son père. Elle savait qu’elle n’en avait pas le droit, mais pour elle-même, pour son ignorance, pour avoir aimé l’homme qui avait commis cet acte. J’ai lu cette lettre dix fois. J’ai pleuré. Ni colère, ni tristesse, car Elga était innocente, car les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs parents . La parentalité
Car elle aussi était, en un sens, une victime. Victime d’illusions, victime du silence, victime d’une histoire qui lui avait été cachée. Je lui ai dit que je ne la blâmais pas, que je ne la tenais pas pour responsable, que je souhaitais simplement que l’on sache, que l’histoire retienne la vérité, pour que cela ne se reproduise plus jamais.
Nous avons correspondu pendant deux ans, échangeant de longues et profondes lettres où nous tentions de nous comprendre. Elle me parlait de son père, de l’homme qu’elle avait connu : aimable, patient, passionné de littérature et adorant ses petits-enfants. Je lui parlais de l’homme que j’avais connu : froid, méthodique, indifférent à ma souffrance.
Nous essayons de concilier ces deux images, de comprendre comment une personne peut être les deux à la fois, comment la guerre peut engendrer cette schizophrénie morale. Elga est décédée en 2009. Elle m’a laissé une dernière lettre ouverte après sa mort, écrite par sa propre fille. Dans cette lettre, elle me remerciait. Elle disait que notre correspondance lui avait permis d’accepter son histoire familiale, qu’elle pouvait enfin voir toute l’humanité de son père, avec ses côtés sombres, qu’elle avait cessé de l’idéaliser, qu’elle comprenait que l’amour qu’elle éprouvait pour lui…
Il ne l’obligeait pas à nier ses crimes, il prouvait qu’il était possible d’aimer quelqu’un tout en reconnaissant ses actes impardonnables. Cette lettre m’a profondément touchée car elle révélait quelque chose de rare, de précieux : la capacité d’affronter la vérité sans se détruire, la capacité de porter le poids de l’histoire sans s’effondrer.
L’opportunité de transmettre ce souvenir aux générations futures, sans haine, mais avec lucidité. Aujourd’hui, en 2010, je sais qu’il ne me reste plus beaucoup de temps. Mon cœur est las, mon corps me lâche. Mais avant de partir, je voulais laisser ce récit complet. Pas seulement ces quatre heures de documentaire, mais l’intégralité du récit.
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